Déclaration du Gouvernement sur l’accord européen relatif à la Grèce – 15 juillet

Intervention de Philippe Vigier

« Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, madame, messieurs les ministres, mes chers collègues, l’essence même de l’idéal européen est de parvenir à ce qui semblait impossible.

Qui, au crépuscule des deux conflits mondiaux qui avaient précipité des millions d’hommes et de femmes dans l’horreur de la guerre, pouvait imaginer que nous allions construire ensemble un édifice de paix dont la France et l’Allemagne seraient les fondations ?

Qui pouvait imaginer que les haines, les égoïsmes qui avaient conduit nos soldats à mourir dans les tranchées s’effaceraient un jour pour que les peuples européens partagent des frontières communes, un marché unique, une monnaie unique imaginée par Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, une citoyenneté et les valeurs humanistes qui font notre singularité dans le monde ?

Oui, être européen conduit à partager une exigence – le refus de la fatalité – et à œuvrer collectivement à une ambition : le progrès et la fraternité entre les peuples.

Tel est, nous le croyons, l’esprit dont le mandat de négociation signé entre les États membres de la zone euro et la Grèce est imprégné.

Hier, la Grèce était au bord du précipice. Aujourd’hui, elle reste européenne même si sa situation reste critique, chacun ici en est pleinement conscient.

Le fait que l’on soit parvenu à ce protocole démontre que, même au plus fort d’une crise sans précédent, les Européens entendent assumer une communauté de destin. Cela n’aura été possible que parce que, conscient de l’impérieuse nécessité de préserver l’essentiel, chaque État aura finalement accepté de faire un pas vers l’autre. Cela aura également été possible parce que la France a tenu son rôle, en étant le trait d’union entre des aspirations légitimes mais contradictoires, entre le choix de la solidarité et celui de la responsabilité.

Cette déclaration n’aura été possible que parce que le Premier ministre grec a abandonné le programme populiste sur lequel il a été élu. Telle est la vérité. Nous y voyons le signe que la démagogie d’Alexis Tsipras, et la déclaration de ce matin va dans ce sens, déclaration dont les extrêmes de droite comme de gauche se sont revendiqués en France, constitue la pire des menaces pour les peuples européens.

Celles et ceux qui, en France, prônent le rejet de l’autre, éructent leur haine de l’Allemagne ou flattent le sentiment nationaliste d’un peuple blessé doivent maintenant sortir de l’ambiguïté.

Oui ou non voulaient-ils que la Grèce tourne le dos à son destin européen alors même que le non du peuple grec au référendum n’était en aucun cas un non à l’Europe ? Oui ou non voulaient-ils les drames qu’aurait engendrés une sortie de la Grèce de la zone euro, ce qu’Alexis Tsipras lui-même a refusé jusqu’à la dernière minute de négociation ? Oui ou non voulaient-ils que l’Espagne, le Portugal, l’Italie, voire la France, soient pris d’assaut par les marchés, voulaient-ils laisser la Russie imposer son emprise sur la région, alimenter les tensions avec la Turquie, voulaient-ils que des flux migratoires d’une ampleur inédite échappent totalement à notre contrôle ? Oui ou non, enfin, voulaient-ils que la démocratie s’effondre en Grèce alors que l’Europe lui a tendu la main lorsqu’elle se délivrait du joug de la dictature des colonels ?

La vérité, et nous le savons tous, c’est qu’il n’y avait pas d’alternative pour le peuple grec, qui a déjà beaucoup souffert.

La vérité est que nous avons évité le chaos au prix d’une déclaration dure, qui se révélera cependant moins douloureuse en définitive qu’une sortie de la zone euro pour le peuple grec, et le Premier ministre grec le sait bien.

Cette déclaration est responsable puisque, d’une part, les aides accordées à la Grèce pour éviter la faillite et sortir son économie de la paralysie sont la contrepartie de réformes difficiles, indispensables et que, d’autre part, est exclu tout effacement de la dette grecque, qui aurait constitué à nos yeux un signal inacceptable.

En revanche, il faut être lucide. Si cette déclaration a permis d’éviter que l’Europe ne sombre, elle n’apporte aucune réponse définitive à la crise grecque. Elle laisse en effet des questions essentielles en suspens. Elle ne met pas fin aux conséquences dramatiques d’une politique d’austérité qui produisait les effets inverses à ceux recherchés.

Le peuple grec, depuis cinq ans, a consenti de nombreux d’efforts, plus que n’importe quel peuple européen. Sa souffrance était devenue insupportable.

Pouvons-nous fermer les yeux sur les conséquences dramatiques des réformes qui ont été demandées à la Grèce ? Nous, à l’UDI, ne le croyons pas, en pensant à l’image de la fraternité européenne que Victor Hugo nous exhortait à poursuivre. Tel n’était pas non plus le défi de la liberté auquel nous avait conviés Simone Veil lorsque, à la tribune du Parlement européen, elle se réjouissait que la Grèce soit venue s’ajouter à l’îlot de la liberté, l’Europe, qui avait résisté aux régimes totalitaristes. Tel n’était pas enfin le projet des pères fondateurs, Konrad Adenauer, Jean Monnet, Robert Schuman, Alcide de Gasperi ou ou Paul-Henri Spaak, dont nous sommes tous les héritiers.

J’ajoute que ce protocole, préalable à un futur accord, n’apporte qu’une réponse à l’urgence dans laquelle se trouve la Grèce. En aucun cas, ces financements ne permettront à l’économie grecque de trouver le chemin de la confiance et de la croissance. C’est à la Grèce de faire les réformes attendues. C’est à la Grèce de choisir son chemin.

Monsieur le Premier ministre, notre groupe considère que cette déclaration préalable n’est pas une condition suffisante pour préserver l’avenir de la zone euro et l’appartenance de la Grèce à cette zone à long terme.

Pour autant, il permet pour l’instant – et pour l’instant seulement – à l’Europe de préserver le lien si étroit qui existe entre ses États membres, et dont notre monnaie commune est l’expression la plus aboutie. Telle est la raison pour laquelle notre groupe, viscéralement attaché à l’idéal européen, soutiendra majoritairement cette déclaration, tout en étant conscient de sa grande fragilité.

Mais ce vote porte sur un protocole, non pas sur l’aboutissement d’une négociation que nous examinerons le moment venu. Nous estimons, en revanche, qu’il est nécessaire que la France prenne quatre initiatives fortes afin que cette déclaration n’ait pas simplement permis de gagner du temps et qu’elle ne se résume pas à un jeu de dupes, comme beaucoup ici l’imaginent, mais qu’elle permette de poser enfin les jalons d’une Europe plus forte, dont la France doit être à l’avant-garde.

La première de ces initiatives est la création d’un dispositif de suivi et de contrôle de la mise en œuvre du futur accord, au niveau européen et national. Monsieur le Premier ministre, comme Christian Jacob plus tôt, je vous demande officiellement de constituer un groupe de parlementaires, comme Nicolas Sarkozy l’avait fait en 2008 sur la crise financière, de tous les groupes politiques de l’Assemblée mais aussi du Sénat, afin que nous soyons tenus informés, en temps réel, de l’évolution de cet accord et qu’il soit proposé au vote de l’Assemblée nationale.

La seconde de ces initiatives, c’est que le Gouvernement doit défendre le doublement de la durée de remboursement de la dette grecque. Comme le dit le FMI, il n’existe pas d’autre schéma, et chacun ici le sait.

La troisième des initiatives que nous attendons du Gouvernement est qu’il réussisse à convaincre nos partenaires européens de la nécessité de relancer un plan d’investissement, différent du plan Juncker : un vrai plan ambitieux, afin de soutenir massivement les industries innovantes. Il faut revenir à l’Europe des grands projets et des grands travaux, qui représenteront de vrais gisements d’emploi pour toute la zone euro, et en particulier pour l’économie grecque, ce qui suscitera un regain de confiance en Europe.

Enfin, quatrième et dernière initiative que nous attendons : nous devons, sans délai, oser une nouvelle Europe, une Europe fédérale – je prononce ce mot !

Il est temps d’en finir avec l’Europe technocratique, tatillonne et comptable. Posons sans attendre la première pierre d’une Europe politique, avec un gouvernement économique, financier et budgétaire, un Parlement de la zone euro et un budget.

François Hollande s’est engagé à prendre cette initiative au nom de la France, hier. Mais ces déclarations d’intention ne sont pas nouvelles et elles demeurent floues, tant sur le contour que sur le calendrier. Nous attendons que cette vision, dont vous parliez tout à l’heure, monsieur le Premier ministre, se transforme en audace – cette audace qui était le maître mot du discours du 14 juillet.

Vous l’aurez compris, mes chers collègues, pour nous, la France doit porter une vraie voix pour dire au monde que l’Europe est forte et qu’elle veut que son histoire continue et qu’elle se confonde avec celle du progrès. »